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 JC Cambadelis - Le progrès, une idée morte ?

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Thibaut Meunier

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Localisation : La Moutade
Date d'inscription : 08/03/2006

MessageSujet: JC Cambadelis - Le progrès, une idée morte ?   Mar 19 Déc - 18:15

Le Monde, 5 septembre 1996

Les idées sont comme les dieux : elles ne meurent jamais tout à fait. Mais, après avoir régné sans partage sur une époque ou un peuple, suscité l’espérance et la crainte, la superstition et l’enthousiasme, elles finissent par ne plus apparaître dignes de foi. On y fait encore allusion, mais le rituel s’est figé en mécanique. Certains proclament joyeusement la mort de ce qui avait paru, un temps, donner un sens à la vie. D’autres se font les gardiens vigilants d’une tradition pétrifiée, oublieuse de la signification du trésor dont elle a la garde. Finalement, on n’y pense plus, parce qu’on n’y croit plus. Les idées sont comme les dieux : ayant fait leur temps, elles s’éclipsent.

Qu’arrive-t-il, aujourd’hui, à l’idée de progrès ? Quelle disgrâce, quel désastre l’atteint, au point qu’on ne sait plus très bien comment il a été possible que, de Condorcet au marxisme académique, de la Révolution française aux révoltes du tiers-monde, la foi dans le progrès ait pu guider la pensée de l’histoire et l’action politique ?

On ne peut croire à un progrès de la pensée : Aristote reste notre contemporain, comme il l’était pour Marx. Progrès dans les arts ? Les peintres qui travaillent vont au musée, comme Cézanne, pour apprendre. Quant au progrès scientifique et technique, il est à la fois considéré comme incontestable, et accusé d’avoir rendu les guerres plus meurtrières, l’exploitation plus intensive, le chômage massif.

En politique enfin, en politique surtout, la certitude du progrès semble avoir disparu : qui pourrait prétendre incarner seul "le camp du progrès" face à "la réaction" ? C’est au nom du progrès et des lois de l’histoire que le stalinisme a fait peser sur la moitié du monde son règne de terreur. En France, et pour dessiller les yeux des sociaux-démocrates, Jean-Claude Milner a pu tenter de montrer que la déroute électorale de 1993 sonnait le glas de la rhétorique "progressiste". Les écologistes refusent d’être comptés au nombre des "forces de progrès", de crainte de passer pour des amateurs de pluies acides et de déchets nucléaires. A quelque champ qu’on l’applique, l’idée de progrès suscite la méfiance ou l’ironie.

Comment en est-on arrivé là ? Mon diagnostic est celui d’une double défaite de la pensée : la dégénérescence de l’idée de progrès en idéologie du progrès, et la réduction du progrès à l’autodéveloppement incontrôlé de la puissance de la technique. Le premier phénomène a conduit à ne plus faire de l’idée de progrès un usage régulateur, visant à interpréter la signification des événements historiques. Au contraire, l’idéologie, prétendant à la planification absolue de l’avenir, a fait du progrès la loi immanente et irrésistible de l’histoire, et prôné l’élimination de tout ce qui y faisait obstacle. Cette vision déterministe de l’histoire la réduisait à un processus linéaire, cumulatif et bientôt achevé.

Une politique inspirée de cette idéologie ne pouvait que chercher à ôter aux actions humaines l’imprévisibilité qui leur est pourtant intrinsèque. Pour changer à ce point la nature de l’homme, il n’y a que les camps.

Quant à la religion de la technique, elle est oublieuse des origines de l’idée de progrès : ce qu’avaient en vue les Lumières, ce n’était pas essentiellement un accroissement constant de la domination exercée sur la nature inanimée et vivante (espèce humaine incluse), mais la question ou l’hypothèse d’un éventuel développement de la moralité en l’homme, et de la justice entre les hommes.

Sans faire de la technique moderne un nouveau Moloch, je me permettrai quand même de souligner la redoutable ambivalence de ses innovations, surtout lorsque la démission des politiques et la cupidité des firmes font que tout ce qui est techniquement réalisable se trouve, comme automatiquement, réalisé.

Quand la technique est abandonnée à elle-même, c’est-à-dire à une logique de puissance, c’est aussi bien pour le meilleur (scanner et chimiothérapie) que pour le pire (Tchernobyl) ou pour rien (Superphénix, un rien qui coûte cher). La foi en la technique, c’est la ruine de l’éthique (tout ce qui est nouveau est "bien", bien parce que nouveau) et le retrait du politique (qui délègue le pouvoir aux experts).

Quant au socialisme, il a tôt fait de s’évaporer sous un tel climat, puisque c’est du développement illimité des forces productives, et non de la mobilisation des peuples pour la justice, qu’on attend l’émancipation de l’homme. Ce dispositif idéologique s’est finalement écroulé : non pas l’idée de progrès, donc, mais l’idéologie progressiste, mais la réduction du progrès aux moyens techniques de l’émancipation devenus fin en soi. L’effondrement d’une idéologie, c’est une chance pour la pensée. La fin de la foi en la technique, c’est une invitation pressante à la restauration du politique.

Nous voici rendus au temps des Lumières. Face à l’inacceptable la force de l’injustice, l’injustice de la force avec pour tâche de faire qu’enfin la justice soit forte, et pour atout principal l’évaporation des dogmes de l’époque précédente. Reste que les Lumières avaient su aussi se doter de quelques fils conducteurs théoriques, parmi lesquels l’usage régulateur de l’idée de progrès, avant que l’histoire ne découvre à leur place l’énergie permettant de faire advenir l’avenir : la force turbulente (et non tranquille) du tiers-état.

Que faire à présent de l’idée de progrès, monument d’un héritage commun dont rien ne permet de décréter d’avance qu’il puisse redevenir le socle d’un programme commun ? Il ne servirait à rien de proclamer dans l’abstrait que l’on veut encore y croire. L’idée de progrès, comme les autres, est à questionner, et à repenser. Pour commencer, on pourrait cesser d’en faire la loi de l’histoire, l’arracher au flux du devenir, et lui redonner la valeur d’une norme. Apprécier les "progrès dans l’histoire", sans nier leur ambivalence, à l’aune de principes anhistoriques, comme l’idée de justice, au lieu de noyer les idées et les valeurs dans un relativisme sceptique. A contre-courant de sa dissolution historiciste par les idéologies du vingtième siècle, l’idée de progrès pourrait ainsi subir le même traitement que celui auquel Rawls a soumis l’idée de justice : devenir l’une des bases d’un nouvel universalisme.

Plus que jamais, on peut dire avec Tocqueville que, "le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres". Plus que jamais, la gauche a besoin des Lumières de nouvelles Lumières. Plus que jamais, les idées ne sont pas faites pour qu’on y croie, mais pour être travaillées.
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