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 Amartya Sen - discours devant l’OIT

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Thibaut Meunier

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MessageSujet: Amartya Sen - discours devant l’OIT   Mer 1 Aoû - 22:28

Je suis très honoré de pouvoir prendre la parole devant cette importante Conférence à un moment crucial de l’histoire des travailleurs dans le monde. Le moment est crucial car la première vague de mondialisation commence à se briser et nous commençons à réfléchir de façon globale aux problèmes que ce phénomène pose et aux possibilités qu’il offre. Le processus de mondialisation économique est vu comme quelque chose de terrible par un grand nombre de personnes et de collectivités qui se trouvent dans une situation précaire. Pourtant, on peut rendre la mondialisation efficace et enrichissante si on adopte une approche suffisamment large des conditions qui régissent nos vies et notre travail. Il faut prendre des mesures délibérées à l’appui des modifications politiques, sociales et économiques afin de transformer ce phénomène en une réalité constructive.

C’est cela qui est tenté dans une large mesure dans le rapport clairvoyant et à juste titre ambitieux du nouveau Directeur général, fort justement intitulé Un travail décent. A plusieurs égards, c’est un rapport visionnaire. Je tiens à remercier M. Juan Somavia de ses paroles très aimables. Dans mon texte, parce que je ne l’avais pas entendu, j’ai eu l’audace de lui souhaiter la bienvenue au BIT ! Bien qu’il m’ait lui-même gentiment souhaité la bienvenue, je m’en tiendrai à ce que j’avais l’intention de dire, et je saisis cette occasion pour souhaiter la bienvenue au nouveau Directeur général, Juan Somavia, à la tête du BIT. Il trouvera peut-être qu’il est très présomptueux de ma part, moi, simple professeur d’un petit collège universitaire, de vouloir souhaiter la bienvenue au Directeur général. Je crois qu’on peut voir cela comme un manque de sens des convenances. Je me souviens d’un incident, il y a quelques années, lorsqu’on m’a dit, de façon claire et précise, que je ne savais pas me conduire dans le monde. Je vais vous raconter cette petite histoire. C’était à Calcutta, j’allais chez un ami et j’ai sonné à la porte. Au bout de quelques instants, une petite fille d’environ trois ans est apparue de l’autre côté de la grille, souriante. Je voulais agir de façon aimable et lui ai demandé : « comment t’appelles-tu ? » « non, non, non » a dit cette petite fille, « tu es chez nous, c’est toi qui dois me dire ton nom ». Ce rappel à l’ordre de la part de la fillette était tout à fait mérité, et je suis certain que Juan pourra également me tirer les oreilles parce que j’ai été assez audacieux pour souhaiter la bienvenue au Directeur général du BIT en sa demeure.

Pour ma défense, et je dois dire que Juan en a déjà parlé, j’ai des relations étroites avec l’OIT depuis plus d’un quart de siècle. Au début des années soixante-dix, en effet, j’ai eu le privilège de conseiller l’OIT et de collaborer au Programme mondial de l’emploi. En fait, mon association avec l’OIT remonte à 1963, année où j’ai été envoyé au Caire. Je pourrai aussi mentionner deux des ouvrages que j’ai écrits pour le BIT, si Juan ne l’avait déjà fait. En 1970, j’ai essayé de persuader l’OIT d’aborder dans une perspective large la question des droits au travail. Mais mes idées, à ce moment-là, n’étaient pas très raffinées et je parlais de méta-droits, alors que cela est expliqué de façon beaucoup plus précise et claire dans l’impressionnant rapport de Juan Somavia intitulé Un travail décent. Etant donné que je suis un vieux de la vieille au BIT, ayant le même engagement que Juan Somavia, j’insiste pour lui souhaiter la bienvenue. J’ajoute que nous attendons beaucoup de lui. Nous sommes très heureux de voir qu’il a déjà bien commencé et qu’il a pris cette place comme le départ du Grand prix de Monaco. Dès que le signal du départ a été donné, le document Un travail décent a été lancé, ce qui est un record pour la production de n’importe quel rapport.

Quelle est donc la nature de ce départ, et comment cadre-t-il avec le discours contemporain sur l’économie, les valeurs sociales et les réalités politiques ? J’aimerais mettre le doigt sur quatre traits caractéristiques de l’approche exposée dans ce rapport, qu’il importe d’examiner dans cette enceinte. J’aurai l’occasion de parler en détail de deux seulement de ces questions étant donné les contraintes de temps, mais je dirai quand même quelques mots des deux autres caractéristiques à la fin de mon exposé.

Le premier trait caractéristique de ce document sur lequel j’aimerais attirer votre attention est la formulation que l’on y trouve du but global de l’OIT - tel qu’il est formulé dans le rapport, le but fondamental de l’OIT est la promotion de l’égalité des chances pour que chaque femme et chaque homme puissent accéder à un travail décent et productif dans des conditions de liberté, d’équité, de sécurité et de dignité. l’ampleur de cet objectif est considérable, et il est expressément déclaré qu’il inclut non seulement les travailleurs syndiqués, les travailleurs salariés, mais aussi les personnes qui travaillent dans le secteur informel et celles qui travaillent à domicile. La responsabilité générale de l’OIT est interprétée dans ce document de façon très large et il faut réagir au fait terrible que le monde est plein de personnes surchargées de travail et de personnes au chômage. L’OIT doit donc s’occuper de tous les travailleurs.
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Thibaut Meunier

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MessageSujet: Re: Amartya Sen - discours devant l’OIT   Mer 1 Aoû - 22:29

Cette universalité de la portée et de la préoccupation distingue l’OIT d’une organisation qui pourrait agir dans l’intérêt de certains groupes de travailleurs seulement, comme les travailleurs syndiqués, ceux qui ont déjà un emploi ou ceux qui sont protégés par des règles et des règlements explicites du travail. La première question à se poser concerne l’importance de ce vaste objectif en tant que base des programmes qu’exécutera l’OIT. Il est facile de dire qu’une organisation qui défend tous les travailleurs ne se heurtera pas moins à de nombreuses questions difficiles qui ne se poseraient pas si le domaine d’intérêt était restreint à des groupes plus étroits tels les travailleurs syndiqués, en laissant de côté le secteur inorganisé, ou même tous les salariés en laissant de côté les travailleurs à domicile, ou encore tous les actifs, en laissant de côté les chômeurs. Le Directeur général n’aura pas la tâche facile puisqu’il a décidé d’avoir un objectif beaucoup plus vaste et une approche globale. Il y a différents groupes de la population active dont les intérêts ne coïncident pas toujours, et en défendant les intérêts et les exigences d’un groupe, on peut facilement négliger les intérêts d’un autre. On a souvent dit que les organisations syndicales se bornent à plaider pour des groupes très restreints tels que les travailleurs syndiqués et que cette perspective étroite peut amener à négliger les intérêts légitimes d’autres groupes tels que les travailleurs non syndiqués, les travailleurs à domicile ou les chômeurs de longue durée. De même, si l’on met l’accent spécifiquement sur les intérêts des travailleurs du secteur informel, on risque de négliger les gains durement acquis des personnes qui travaillent dans l’industrie organisée, dans une tentative qui est hélas souvent recommandée, ne serait-ce qu’implicitement, de niveler par le bas et de les mettre au niveau des travailleurs non syndiqués et non protégés.

Les travailleurs se répartissent en différents groupes selon leurs préoccupations, leurs difficultés, et une Organisation telle que l’OIT a d’excellentes raisons pour s’occuper simultanément des diverses préoccupations. Compte tenu du chômage généralisé dans de nombreux pays à l’heure actuelle, même dans les économies riches d’Europe occidentale, il faut absolument centrer les politiques sur le développement des possibilités de travail. Pourtant, les conditions de travail sont également importantes. Il s’agit de sérier les préoccupations, de les juger de façon globale, afin que le traitement du chômage ne soit pas une raison pour amoindrir ou nuire aux bonnes conditions de travail de ceux qui occupent un emploi. La protection des personnes qui occupent un emploi ne doit pas non plus servir d’excuse pour maintenir les chômeurs dans l’exclusion sociale. La nécessité de respecter un équilibre est souvent exagérée et fondée sur un raisonnement très rudimentaire. En outre, même s’il faut tenir compte de la nécessité d’un équilibre, on peut le faire en adoptant une approche plus large plutôt qu’en accordant la priorité à un seul groupe, que ce soit le secteur informel, le secteur organisé ou un autre secteur.

J’aimerais maintenant parler d’un autre problème : celui du vieillissement et du rapport de dépendance, qui est souvent juxtaposé au problème du chômage et de la disponibilité de postes de travail. Ce sont deux principes qui sont invoqués simultanément lorsque l’on traite de ces questions différentes de façon autarcique et intellectuelle.

Quand on traite de la population âgée de plus en plus nombreuse, on dit souvent qu’étant donné que les personnes âgées ne peuvent pas travailler, il faut qu’elles bénéficient de l’aide de ceux qui sont suffisamment jeunes pour travailler. Cela nous amène inévitablement à une augmentation importante du rapport de dépendance. Ce fait devrait être examiné de façon plus précise.

Il est prouvé que l’augmentation de la longévité, entraînée par les progrès de la médecine, s’est accompagnée d’une augmentation de la durée de la période de la vie sans invalidité pendant laquelle une personne peut travailler. Je pourrais vous renvoyer à un article écrit par Kenneth G. Manton, Larry Corder et Eric Stallard publié dans les « Proceedings of the National Academy of Science » de mars 1997, d’où il ressort que les handicaps qui réduisent la capacité de travailler ont considérablement diminué chez les personnes âgées aux Etats-Unis. La possibilité d’allonger la vie active est également renforcée par la nature du progrès technique qui fait qu’on a moins besoin de force physique pour faire un travail.
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Thibaut Meunier

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MessageSujet: Re: Amartya Sen - discours devant l’OIT   Mer 1 Aoû - 22:29

Cela étant, il est naturel de penser qu’une façon de diminuer la dépendance liée à la vieillesse est d’augmenter l’âge de la retraite, ou au moins de donner à ceux qui sont en bonne santé la possibilité de continuer à travailler. On entend souvent dire que les personnes âgées risquent alors de prendre la place des jeunes travailleurs, et qu’il y aura encore plus de chômage chez les jeunes. Mais en fait cela est contradictoire avec l’argument précédent, selon lequel la cause du problème du vieillissement réside dans le fait que les personnes âgées ne peuvent pas travailler et que les jeunes qui, eux, le peuvent doivent les aider. Il y a là une tension certaine. Si la santé et l’aptitude au travail déterminent en dernier ressort la quantité de travail qu’il est possible de réaliser (en fait on peut, par des arrangements économiques et sociaux, faire en sorte que ce potentiel soit réalisé), on ne peut alors certainement pas en conclure que le chômage des jeunes est la contrepartie du travail des personnes âgées. La taille absolue de la population active ne cause pas, en soi, davantage de chômage. Par exemple, les Etats-Unis comptent plus d’actifs que la France, l’Italie, l’Espagne ou encore la Belgique mais la proportion de chômeurs n’y est pas pour autant plus élevée, bien au contraire. Il y a de nombreuses questions qui doivent être étudiées lorsque l’on examine les propositions tendant à modifier l’âge de la retraite, ardues, s’il en est, mais je n’en parlerai pas. Je voulais tout simplement souligner qu’on voit souvent des conflits là où il n’y en a pas. Lier le chômage à la taille absolue de la population active n’enrichit pas cette discussion fort complexe.

En fait, la combinaison de la réaction viscérale qui veut que la source du problème que pose une population vieillissante est que les vieux ne peuvent pas travailler, et de la réaction viscérale selon laquelle les jeunes vont perdre leur travail si les vieux travaillent, nous conduit dans une impasse puisqu’on se fonde sur de simples présomptions.

Je crains qu’une bonne partie des débats sur l’économie du travail soit fondée sur l’existence présumée de conflits, qui n’ont pas été examinés attentivement.

Les conflits imaginaires et les solutions partisanes sont contre-productifs lorsqu’on parle du vieillissement et de l’emploi, tout comme lorsqu’on examine le problème des conditions de travail, d’une part, et la nécessité de créer des emplois, d’autre part. Il faut admettre que les conflits ne vont pas disparaître, du seul fait qu’on les ignore au nom d’un groupe ou d’un autre, qu’il s’agisse de personnes ayant un emploi ou en chômage, organisées ou non organisées. De même, les conflits ne surgissent pas invariablement parce qu’un raisonnement universitaire élémentaire donne à penser qu’ils pourraient exister dans certaines conditions hypothétiques. Il faut envisager les possibilités empiriques avec un esprit ouvert et examiner les questions éthiques de l’équilibre des intérêts, sans donner d’emblée la priorité à un groupe plutôt qu’à un autre. De ce point de vue, l’approche globale adoptée dans le rapport « Un travail décent » est judicieuse.

Les mêmes questions se posent quand on parle du travail des enfants, dont le rapport du Directeur général traite sans détours. On entend souvent dire qu’interdire par la loi certaines formes de travail des enfants va nuire aux intérêts des enfants eux-mêmes, puisqu’ils risquent, au bout du compte, de souffrir de la faim parce qu’il n’y aura plus assez d’argent dans la famille et parce qu’on s’occupera de moins en moins d’eux. Il est vrai que la pauvreté de la famille doit être prise en compte quand on examine cette question. Cela ne fait pas de doute. Mais pourquoi faut-il partir de l’hypothèse que l’abolition du travail des enfants aura pour seules conséquences une réduction du revenu familial et une détérioration de la situation des enfants, sans qu’il y ait d’ajustements économiques, sociaux ou éducatifs. En fait, cette absence d’ajustement constituerait un scénario particulièrement improbable dans le cas des pires formes de travail des enfants (esclavage, servitude pour dettes, prostitution et trafic d’enfants), sujets auxquels le rapport du BIT accorde une place importante.

Dans tous ces cas, il y a lieu de procéder à une analyse économique plus vaste et à un examen éthique. Un travail décent va à juste titre dans ce sens, sans céder à des préjugés ou à un pessimisme prématuré.

Je voudrais maintenant parler d’une deuxième notion dans cette articulation, l’utilisation de l’idée de droits. Dès les premières années 70, je plaidais déjà dans ce sens alors que je collaborais au Programme mondial de l’emploi. L’objectif dont j’ai déjà parlé fait que la programmation de l’OIT s’articule autour d’un certain nombre d’objectifs. Certains objectifs doivent être encouragés et ces objectifs sont énumérés avec vigueur et lucidité. Malgré l’importance que l’on attache à la fixation des objectifs d’ensemble qui doivent être encouragés par l’OIT, le raisonnement pratique va au-delà des objectifs agrégatifs et porte sur la reconnaissance des droits généraux des travailleurs.
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Thibaut Meunier

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MessageSujet: Re: Amartya Sen - discours devant l’OIT   Mer 1 Aoû - 22:29

Ce qui rend cette formulation fondée sur des droits particulièrement importante est que les droits en question ne sont pas limités à la législation du travail établie, ni non plus à la tâche, aussi importante soit-elle, consistant à créer de nouveaux droits juridiques par le biais d’une législation nouvelle. En fait, le cadre d’évaluation commence par la reconnaissance de certains droits fondamentaux, qu’ils fassent l’objet ou non de législation, comme faisant partie d’une société décente. Les mesures pratiques qui découlent de cette reconnaissance ne se limitent pas nécessairement à l’adoption de nouvelles lois mais peuvent aussi consister en actions sociales, politiques, économiques.

Tous ceux qui travaillent, dit le rapport du Directeur général, ont des droits au travail. Cet extrait du rapport est même en italique. Le cadre de cette approche fondée sur les droits va au-delà du domaine juridique et touche à des questions éthiques. Ainsi, le rapport du BIT s’inscrit dans le droit fil de ce qui devient de plus en plus, vu de l’extérieur, l’approche générale adoptée par les Nations Unies comme j’ai pu m’en rendre compte lorsque je suis allé à l’OMC le mois dernier, ainsi qu’au Haut Commissariat des Nations Unies pour les droits de l’homme. Le cadre de cette approche fondée sur les droits passe donc du domaine de la légalité au domaine beaucoup plus large de l’éthique sociale. Ainsi ces droits peuvent être considérés comme étant antérieurs, et non pas postérieurs, à la reconnaissance juridique. La reconnaissance sociale de ces droits peut même être considérée comme une invitation faite au droit à rattraper l’éthique sociale. Mais cette invitation ne porte pas seulement sur la création de législations nouvelles, aussi importantes soient-elles, puisque d’autres facteurs peuvent favoriser la réalisation des droits, notamment la création d’institutions nouvelles, l’amélioration du fonctionnement des institutions existantes et enfin et surtout, un engagement politique et social général à travailler pour le bon fonctionnement des dispositifs sociaux, politiques et économiques.

Deux contrastes sont en présence, l’un entre les droits juridiques et les principes socialement acceptés de la justice et l’autre entre le raisonnement fondé sur les droits et les formulations d’éthique sociale fondées sur les objectifs, et je reviendrai dans quelques instants sur la pertinence de ces éléments même s’il ne s’agit là que d’un contentieux académique.

En examinant l’approche poursuivie par le Directeur général, nous devons nous demander dans quelle mesure le raisonnement fondé sur les droits s’intègre dans la programmation fondée sur les objectifs, également évoquée par le rapport de l’OIT. Ces deux préceptes de base ont parfois été considérés, en particulier par les théoriciens du droit, tels que le grand juriste Ronald Dworkin, mon ami et collègue, à qui j’ai donné des cours pendant des années, comme offrant des vues éthiques différentes qui sont parfois en conflit les unes avec les autres. La question méthodologique sous-jacente doit être posée ici, et je dois examiner ici, même succinctement, ce qui porte à croire qu’il n’y a pas un conflit important. La question à laquelle il faut répondre est la suivante : pourquoi la mise en œuvre des droits ne peut-elle figurer parmi les objectifs à poursuivre ? Certains ont prétendu qu’il y a un conflit mais pourquoi devrions-nous accepter cette prétention ? Manifestement, il pourrait y avoir une impasse ici, si vous voulez que la réalisation des droits soit absolue comme certains philosophes libertaires le pensent.

Mais la plupart des raisonnements fondés sur les droits dans les débats politiques, y compris ceux qui portent sur les droits de l’homme et d’autres au sein du système des Nations Unies, ne prennent pas nécessairement cette forme.
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MessageSujet: Re: Amartya Sen - discours devant l’OIT   Mer 1 Aoû - 22:30

J’ai déjà évoqué ces questions ailleurs, et si l’on choisit une formulation appropriée pour permettre les aménagements nécessaires, alors il est effectivement possible d’évaluer la réalisation des droits autant que la réalisation des objectifs et des buts.

Les « droits au travail », comme on les appelle, peuvent être largement intégrés dans le même cadre d’ensemble qui exige également que « chaque homme et chaque femme puissent accéder à un travail décent et productif dans des conditions de liberté, d’équité, de sécurité et de dignité ».

Prêter attention à l’une de ces demandes ne signifie pas que nous fermions les yeux sur les autres préoccupations, et les droits des personnes au travail peuvent être pris en considération en parallèle avec les droits de ceux qui ne travaillent pas.

Une question différente est parfois soulevée, qui se concentre sur la relation entre les droits et les devoirs. Certains universitaires en particulier, certains philosophes, dont quelques-uns sont très connus, soutiennent que les droits ne peuvent être formulés de façon raisonnable que s’ils sont accompagnés des devoirs y relatifs, c’est-à-dire que si j’ai un droit à « x », ce droit n’est valable que si un individu ou un agent bien spécifié a le devoir de me fournir « x », autrement le droit ne vaut rien. Ceux qui insistent sur cette relation binaire ont tendance à être généralement très critiques vis-à-vis de toute discussion des droits, sans spécification des agents responsables et leurs obligations spécifiques pour concrétiser ces droits. Les revendications des droits de l’homme sont donc alors considérées comme une simple formule incantatoire, une formule très jolie, mais une formule vide de sens tout de même. On peut dire la même chose des déclarations qui vont dans ce sens, tous ceux qui travaillent ont des droits au travail. La même perspective critique pourrait être adoptée à l’égard de cette affirmation.

Une préoccupation qui sous-tend une partie de ce scepticisme tient à la question suivante : comment pouvons-nous être sûrs que les droits sont, en fait, réalisables s’ils ne sont pas accompagnés par des obligations correspondantes qu’une institution quelconque est chargée de mettre en œuvre ?

Certains estiment qu’un droit n’a aucune valeur tant qu’il n’est pas contrebalancé par ce qu’Emmanuel Kant appelait une obligation parfaite, c’est-à-dire l’obligation spécifique d’un agent donné à réaliser ce droit.

Cette thèse peut être à la base du rejet d’une approche fondée sur les droits dans de nombreux domaines de raisonnement pratique. En fait, outre le scepticisme général émanant souvent de nombreux juristes, il existe également des philosophes éminents, par exemple ma collègue O’Nora O’Neill, Directrice du Collège de Newnham, Cambridge, qui ont plaidé en faveur du lien binaire entre les droits et les devoirs exacts des individus et des institutions spécifiques, et qui auraient considéré qu’une phrase telle que « tous ceux qui travaillent ont des droits au travail » devrait être considérée avec beaucoup de circonspection.

Pourquoi cette insistance, pourrions-nous nous demander. Pourquoi exiger qu’il existe absolument une obligation parfaite cospécifiée qu’un droit potentiel puisse être considéré comme un droit réel ?

Une obligation parfaite peut sans conteste beaucoup aider à la réalisation des droits. Mais pourquoi ne peut-il y avoir des droits non réalisés et, dans certains cas, même des droits peu nombreux, je l’espère, irréalisables ? Nous ne nous contredisons pas en disant : voilà des individus qui avaient tous les droits, mais ces droits finalement n’ont pas été réalisés parce qu’ils n’étaient pas institutionnellement fondés. Cela n’est pas une formulation contradictoire. Il faut invoquer autre chose pour passer du pessimisme quant à la réalisation des droits au déni de ces droits eux-mêmes selon moi, c’est une profonde confusion.
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MessageSujet: Re: Amartya Sen - discours devant l’OIT   Mer 1 Aoû - 22:30

Cette distinction peut sembler, en partie, linguistique et l’on pourrait songer que ce rejet - évoqué parfois par les philosophes ou les juristes - peut se fonder sur la manière dont le terme « droits » est utilisé dans le langage courant. Mais tel n’est pas le cas. Dans les débats publics, le terme « droits » est utilisé de façon beaucoup plus large que ne le permettrait l’insistance sur des relations strictement binaires. Peut-être le problème tel que perçu découle-t-il d’une tentative implicite de voir l’utilisation des droits dans un discours moral ou politique par le biais d’une analogie étroite avec les droits dans un système juridique avec sa revendication de spécifications d’obligations corrélées. C’est d’ailleurs ce que Bentham disait, il y a plus de deux cents ans, lorsqu’il décrivait les droits généraux, y compris les droits du type dont nous parlons ici, comme étant non seulement des absurdités, mais même, comme les appelait Bentham des absurdités sur un plateau, à savoir des absurdités artificiellement portées à un certain degré. Contrairement à cette curieuse approche, dans les discussions normatives, les droits sont souvent défendus comme étant des choses auxquelles on a droit ou à des pouvoirs ou des immunités qu’il serait bon d’avoir. On affirme qu’il faudrait pour cela faire le nécessaire. Les droits de l’homme sont considérés comme des droits partagés par tous, quel que soit leur citoyenneté. Des avantages qui devraient être reconnus à tout le monde. Les prétentions s’adressent, de façon générale, et Kant pourrait le dire, de manière imparfaite, à quiconque peut fournir une aide, bien qu’aucun individu ou organisme ne puisse prendre en charge à lui seul la réalisation des droits invoqués. Kant a d’ailleurs longuement parlé des obligations imparfaites qui correspondent exactement à la notion des droits dans le système des Nations Unies telle que présentée par Juan Somavia.

Même s’il n’est pas possible que tout un chacun puisse ainsi jouir de ses droits (par exemple s’il n’est pas encore possible de supprimer totalement la malnutrition, on peut tout de même se féliciter de l’ampleur avec laquelle lesdits droits sont satisfaits et de l’ampleur avec laquelle on s’attache à prévenir la violation alléguée de ces droits. La reconnaissance de ces prétentions en tant que droits n’est pas simplement importante sur le plan éthique. Elle peut également contribuer à centrer l’attention sur ces questions, rendant ainsi la réalisation de ces droits plus probable ou plus rapide.

C’est effectivement dans cette optique que de nombreux éminents défenseurs d’une démarche fondée sur les droits ont utilisé la notion de droits, qu’il s’agisse de Tom Paine, pour ce qui est des droits de l’homme, ou de Mary Wollestonecraft, pour ce qui est des droits de la femme, tous deux contemporains de Bentham.

Le fait d’invoquer la notion de droits dans le document intitulé Un travail décent s’inscrit dans cette grande tradition et n’est ni contraire à un cadre éthique fondé sur des objectifs très larges, ni à la nécessité présumée d’une obligation parfaite requise par la notion de droits. L’approche large adoptée ici peut être défendue non seulement par l’attrait qu’elle exerce sur le bon sens, mais aussi parce qu’elle englobe la diversité des valeurs et des préoccupations qui transparaissent généralement dans les discussions et les exigences de la population.

J’aborde maintenant, très brièvement, deux autres caractéristiques distinctives de l’approche esquissée dans ce rapport, que j’identifierai mais que je n’aurai pas l’occasion de discuter en détail. Une troisième caractéristique distincte de cette approche tient à ce qu’elle situe les conditions de travail et d’emploi dans un cadre économique, politique et social large. Or l’objectif premier de l’OIT mentionné dans le rapport intitulé Un travail décent, que j’ai déjà cité un peu plus tôt, prend en compte la dignité, l’équité, etc. Cette approche tient compte non seulement des exigences en matière de législation du travail et de pratiques, mais aussi de la nécessité d’instaurer une société ouverte et « la promotion du dialogue social ». La vie des travailleurs est directement conditionnée par les règles et les conventions qui régissent leur emploi et leur travail mais, finalement, elle est aussi influencée par leurs libertés de citoyen pouvant influer sur la politique aussi bien que sur les choix institutionnels.
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MessageSujet: Re: Amartya Sen - discours devant l’OIT   Mer 1 Aoû - 22:31

En fait, on peut prouver que « la protection contre la vulnérabilité et les aléas », sur laquelle se concentre également le rapport du Directeur général, dépend dans une large mesure du fonctionnement de la participation démocratique et des mesures d’incitation politiques qui s’imposent au gouvernement.

Dans un autre contexte, j’ai fait observer qu’il est tout à fait remarquable, quand on étudie les famines dans l’histoire, de voir que celles-ci ne surviennent pas dans les démocraties. En effet, il n’y a jamais eu de grande famine dans un pays démocratique, quel que soit son degré de pauvreté. C’est dû au fait que les famines sont, en réalité, faciles à prévenir, pour peu que le gouvernement s’y emploie. Les gouvernements des pays où règne le multipartisme et la liberté des médias sont fortement incités à éviter de telles catastrophes. Cela tend à montrer que les libertés politiques, qui s’incarnent dans la démocratie, contribuent à sauvegarder les libertés économiques (en particulier en cas de sous-alimentation extrême) et la liberté de survivre (en cas de mortalité due à la famine). L’absence de sécurité fournie par la démocratie peut n’être guère ressentie lorsqu’un pays a la chance de ne connaître aucune calamité grave et lorsque tout se passe bien. Cependant, l’insécurité découlant des changements économiques ou autres ou d’erreurs politiques non corrigées peut se dissimuler derrière les apparences d’un Etat solide. Il convient de garder ce point à l’esprit lorsqu’on examine les aspects politiques de la crise asiatique récente.

Les problèmes de certains des pays d’Asie de l’Est et du Sud sont la sanction évidente d’un manque de gestion démocratique.

Ainsi en va-t-il de deux aspects liés à l’abandon de deux libertés fondamentales, la sécurité et la transparence, elles-mêmes liées à l’adoption des mesures d’incitation nécessaires en faveur des agents économiques et politiques. Ces deux points ont trait, directement ou indirectement, à la défense du travail décent et à la promotion de conditions de vie décentes.

Prenons tout d’abord ce dernier point. L’évolution de la crise financière dans certaines de ces économies est étroitement liée à l’absence de transparence commerciale et, plus particulièrement, à l’absence de participation publique à l’examen des mécanismes financiers et commerciaux en place.

L’absence d’enceinte démocratique réelle a joué un rôle important à cet égard. La possibilité qui aurait été offerte, par des mécanismes démocratiques, de remettre en cause la mainmise exercée par des familles ou certains groupes dans plusieurs de ces pays aurait pu faire une énorme différence.

La discipline financière que le Fonds monétaire international a cherché à imposer aux économies qui ne satisfaisaient pas à leurs obligations était largement due à l’absence de transparence et de divulgation ainsi qu’à l’existence de liens commerciaux douteux dans certains secteurs de ces économies. Je ne parlerai pas de la manière - juste ou fausse - dont le FMI a géré la crise. Etait-elle la bonne façon de faire, ou aurait-on pu repousser les réformes à une date ultérieure, jusqu’à ce que la confiance financière se soit rétablie ? J’ai abordé cette question ailleurs. Cependant, quelle que soit la manière dont les choses auraient pu être réglées, on ne peut douter que l’absence de transparence a contribué à plonger ces économies dans la crise et qu’il existe un besoin de réformes.

La combinaison des risques et des investissements malencontreux, en particulier de la part de familles exerçant une influence politique, aurait pu être examinée de beaucoup plus près si les critiques démocratiques l’avaient exigé, par exemple en Indonésie ou en Corée du Sud. Mais bien entendu, ni l’un ni l’autre de ces pays ne possédait le système démocratique qui aurait permis que de telles exigences émanent d’instances extérieures au gouvernement. Le pouvoir incontesté des gouvernants s’est facilement traduit en une acceptation aveugle de l’absence de responsabilité et d’ouverture, renforcée souvent par les liens familiaux étroits existant entre le gouvernement et les milieux d’affaires. En cas de crise économique, la nature non démocratique du gouvernement joue un rôle important.
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MessageSujet: Re: Amartya Sen - discours devant l’OIT   Mer 1 Aoû - 22:31

Deuxièmement, une fois que la crise financière a entraîné une récession économique générale, le pouvoir protecteur de la démocratie, assez semblable à celui qui empêche l’apparition de famines dans les pays démocratiques, a fait cruellement défaut. Les personnes récemment dépossédées n’ont pas pu faire entendre leur voix. Lorsqu’on y réfléchit, une chute du produit national brut de 10 pour cent ne semble pas grand-chose, surtout si elle suit une période de croissance de 5 à 10 pour cent par an durant des décennies. On peut se demander où est le problème : une toute petite chute après une hausse considérable. Pourtant, cette réduction peut plonger des millions de personnes dans la misère, pour peu que le fardeau de cette contraction économique ne soit pas partagé par tous, mais qu’il pèse entièrement sur les épaules des plus faibles, c’est-à-dire les chômeurs et ceux qui ont récemment été licenciés.

Les personnes vulnérables d’Indonésie n’ont peut-être pas regretté l’absence de démocratie lorsque la croissance était au rendez-vous. Mais cette absence a étouffé leur voix et les a privés de tout rôle lorsque la crise économique inégalement partagée est apparue. Le rôle protecteur de la démocratie fait défaut lorsqu’on en a le plus besoin.

Je soutiens que l’approche globale de la société, qui est celle du rapport Un travail décent, permet de mieux comprendre les besoins des différentes institutions et les différentes politiques menées en faveur des droits et des intérêts des travailleurs.

Il ne suffit pas de se concentrer uniquement sur la législation du travail puisque les gens ne vivent pas et ne travaillent pas dans un environnement cloisonné. Les liens entre les actions économiques, politiques et sociales peuvent être essentiels pour la réalisation des droits et la poursuite des objectifs de large portée que sont l’obtention d’un travail décent et la possibilité de mener une vie décente pour les travailleurs.

J’en arrive enfin à la quatrième caractéristique de l’approche que nous examinons. Sans bien entendu sous-estimer l’utilité des actions engagées par les gouvernements et les sociétés dans le cadre de chaque nation, une organisation telle que l’OIT doit aller au-delà des politiques nationales. Toutefois, il existe une distinction fondamentale entre une approche internationale et une approche mondiale. C’est une distinction que l’on ne fait souvent pas. Bien entendu, j’ai été ravi de voir que, dans le contexte du document Un travail décent, cette distinction est clairement marquée, même si ce n’est que de façon implicite.

Une approche internationale parasite inévitablement les relations entre les nations puisqu’elle passe par l’intermédiaire de pays et de nations distinctes. Au contraire, une approche réellement mondiale ne considère pas nécessairement les êtres humains comme étant uniquement ni essentiellement des citoyens de différents pays, de certains pays. Elle n’accepte pas non plus que les interactions entre les citoyens de pays différents passent inévitablement par les relations entre pays distincts. De nombreuses institutions mondiales, y compris celles qui sont essentielles pour notre vie au travail, doivent aller bien au-delà des limites des relations internationales.

Le début d’une approche réellement mondiale se dessine dans l’analyse qui façonne cet important rapport. L’économie mondiale, de plus en plus mondialisée, exige une approche elle aussi mondialisée des procédures éthiques, politiques et sociales fondamentales. L’économie de marché elle-même n’est pas simplement un système international. Ses connexions mondiales vont bien au-delà des relations entre les pays. Très souvent, elles reposent sur des relations entre individus de pays différents, entre les différentes parties à une transaction commerciale. L’éthique capitaliste, avec ses forces et ses faiblesses, est une culture mondiale typique du XXe siècle et non pas simplement un concept international.

Lorsque l’on examine les conditions du travail et les intérêts des droits des travailleurs en général, il est de même nécessaire de dépasser les limites étroites des relations internationales. Il faut non seulement dépasser les frontières nationales mais aller au-delà des relations internationales pour s’intéresser aux relations mondiales.

Une approche mondiale s’inscrit, bien entendu, dans le cadre de l’héritage des mouvements de travailleurs de l’histoire mondiale. Je saisis cette occasion de le rappeler parce que maintes fois les mouvements de travailleurs ont eu une envergure mondiale sans se limiter à tel ou tel Etat-nation, ce qui est un de leurs titres de gloire. Ce riche patrimoine, souvent négligé dans les débats officiels, peut être fructueusement invoqué lorsqu’il s’agit de répondre au défi que pose l’obtention d’un travail décent dans le monde contemporain. Une approche universaliste du travail et des relations de travail peut être rattachée à une tradition de solidarité et d’engagement. La nécessité d’invoquer une approche mondiale de cette nature n’a jamais été plus forte qu’aujourd’hui. Dans un monde de plus en plus mondialisé au niveau économique avec toutes les occasions que cela offre et tous les problèmes et toutes les difficultés que cela pose, la priorité du travail décent et des multiples exigences que cela impose au regard des dispositifs économiques, politiques et sociaux exige une compréhension elle aussi mondialisée. Reconnaître cette nécessité inéluctable constitue déjà en soi un excellent début.
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