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S.Maisonneuve

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MessageSujet: Chroniques   Dim 11 Nov - 1:27

Je vous mets cet article remarquable a disposition:

Analyse
L'enfer sexuel, c'est les autres, par Jean Birnbaum
LE MONDE

Du début de l'automne, le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, s'exprimant devant 800 personnes à l'université Columbia de New York, a provoqué une soudaine hilarité en prononçant ces mots : "En Iran, nous n'avons pas d'homosexuels, comme dans votre pays. En Iran nous n'avons pas ce phénomène." A priori, il n'y avait pas de quoi rire, pourtant : dans les faits, les homosexuels iraniens sont traqués, suppliciés, condamnés à mort, jour après jour, publiquement et en toute légalité. Alors, pourquoi rire ? Comment expliquer qu'étudiants et enseignants de Columbia se soient esclaffés en entendant les propos de M. Ahmadinejad ? Cet éclat nerveux peut s'interpréter comme une manifestation viscérale du fameux "choc des cultures".



D'un côté, un public cultivé, citoyen d'un Etat où l'homosexualité est banalisée et dépénalisée ; de l'autre, un orateur non moins cultivé, président d'un pays qui fait de la violence homophobe une politique systématique. La gêne naît ici, quand le réflexe primaire ("L'enfer, c'est les autres") et le cliché universel ("Il n'y a pas de pédés chez nous") rencontrent la dénégation d'Etat, pour dévoiler la vérité paranoïaque du fanatisme : la terreur à l'égard de tout corps désirant, féminin ou efféminé ; le refoulement de toute "déviance" sexuelle, forcément étrangère, voire satanique.

Vu d'Occident, un tel délire peut prêter à rire. Mieux : il peut faire sourire jusqu'à ses principales victimes. En atteste l'interminable procès des infirmières bulgares, accusées par le pouvoir libyen d'avoir volontairement inoculé le virus du sida à des centaines d'enfants. Dans un livre qui vient de paraître sous le titre J'ai gardé la tête haute (Oh ! Editions), l'une d'entre elles, Kristiyana Valcheva, restitue ainsi le témoignage à charge d'un responsable hospitalier : "La famille libyenne est sacrée. Nous n'avons jamais de liaisons extraconjugales. Le sida ne peut pas être la conséquence du sexe pratiqué hors mariage. Celles qui sont assises ici (il nous a désignées) sont des criminelles." Et l'infirmière de commenter : "Je ricanais dans ma tête. Je la connaissais, la morale des Libyens..."

Bastonnades, humiliations, torture à l'électricité : au même moment, Kristiyana Valcheva et ses camarades de malheur avaient peu d'occasions de plaisanter. Au coeur des prisons fétides et sous les portraits du colonel Kadhafi, c'est leur corps de femme, leurs seins, leurs ventres, leurs sexes, qui ont été visés - très concrètement. Traitées de "putains", de "dépravées", de "chiennes chrétiennes", elles ont été désignées comme des créatures monstrueuses, des êtres de débauche. Ainsi Mme Valcheva s'est-elle vu reprocher d'avoir "recruté" le médecin palestinien, son coaccusé, en ayant des relations sexuelles avec lui ; la preuve, elle aurait laissé un body à son domicile : "En Libye, on n'a pas ce genre de choses, il est à toi", arguaient les inquisiteurs. CQFD...

En Iran comme en Libye, où les questions sexuelles sont massivement refoulées dans le discours public, l'apparition du sida devait fatalement être la conséquence d'une conspiration étrangère, ourdie par une puissance maléfique. Mme Valcheva se souvient : "Je me suis entendue hurler comme si ma voix me dépassait : "Je suis coupable ! C'est moi qui ai amené le sida !" Ils ont arrêté l'électricité. "D'où tu l'as amené ?" - "De Bulgarie"..." Mais dans l'esprit des tortionnaires, cet aveu ne pouvait suffire. Derrière le complot du sang made in Bulgarie, il fallait encore repérer la main des "sionistes" : "Pendant les tortures, je n'entendais qu'une chose : "Qui est derrière toi ? Le Mossad ?""

Kristiyana Valcheva finira par tout "avouer" : oui, elle a touché de l'argent des services secrets israéliens, et oui, elle a organisé la contamination collective des enfants, à seule fin de déstabiliser l'Etat libyen. Un scénario insensé, que l'Europe a "récompensé" à sa manière en reconnaissant une respectabilité au colonel Kadhafi, bientôt reçu officiellement à Paris. Un scénario infâme auquel restera attachée cette image : six visages anéantis, derrière les barreaux d'une cage.

Comment ne pas rapprocher cette image d'une autre, celle des cinquante-deux homosexuels égyptiens, ou présumés tels, qui furent jugés en 2001, enfermés dans une cage similaire ? Arrêtés à la sortie du Queen-Boat, un bateau-dancing amarré sur le Nil, minutieusement torturés, ces hommes avouèrent qu'ils appartenaient à un "gang des pervers", à une confrérie "satanique" dont l'objectif était de répandre le sida et de renverser l'Etat. Là encore, on se surprendrait à sourire si, derrière cette chasse aux sorcières, il n'y avait tant de souffrance, tant de folie. En voici un symptôme : ces hommes furent soumis à des procédures médicales dégradantes, et notamment à un examen de "virginité anale".

Car dans l'imaginaire des bourreaux, le corps coupable, c'est d'abord et toujours le corps "passif", vecteur des mauvaises "humeurs" (sang, sperme) et porteur du poison : le corps des femmes, en Libye ; celui des homosexuels, en Egypte. A chaque fois, ce corps passif doit être "activé" par les forces de l'étranger : ainsi les condamnés égyptiens ont-ils été forcés d'admettre qu'ils travaillaient pour le Mossad, et des photos grossièrement truquées exhibèrent même certains d'entre eux affublés d'un casque israélien. Une fois de plus, panique sexiste, fureur homophobe et divagation antisémite convergeaient en un seul et même cauchemar.

Dans ce contexte fantasmatique, qui fait peut-être du Proche-Orient "le lieu le plus horrible qui soit pour les homosexuels" (Dictionnaire de l'homophobie, sous la direction de Louis-Georges Tin, PUF, 2003), le discours de M. Ahmadinejad s'éclaire autrement. Il prouve à quel point les islamistes méprisent la civilisation musulmane : faut-il rappeler qu'en Iran comme en Egypte, où l'"homosocialité" est quasiment la norme, les plus grands poètes ont mêlé spiritualité religieuse et érotisme homosexuel ? Ensuite, la rhétorique du président iranien montre combien le pouvoir religieux demeure obsédé par le gouvernement des corps, et combien ces corps, tant bien que mal, continuent de lui échapper, ou du moins de l'effrayer. Enfin, cette parole de déni manifeste la perversion, la vraie : celle qui verrouille l'humanité dans une logique délirante, et les relations avec autrui dans une causalité diabolique. Cette perversion d'Etat fait proliférer les boucs émissaires, toujours les mêmes (femmes, homosexuels, juifs...), pour mieux occulter ses propres pulsions, ses penchants inavouables. Elle annonce bien des désastres à venir. D'aucuns pensent qu'il serait temps de la regarder en face. Sans rire ?

Jean Birnbaum
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